De l'urgence d'agir

À force de discussions, je me rends compte que beaucoup de gens ne comprennent pas forcément l'énergie que je mets dans mon projet (Salut à Toi), ou sentent qu'il y a un problème avec des services comme Facebook (FB), mais ne savent pas exactement quoi. Aussi, je vais expliquer ici certains des principaux problèmes que posent ce dernier.

La centralisation

Un des problèmes majeurs de FB est sa centralisation, c-à-d la concentration des informations qui y sont déposées ou y circulent au sein d'une même entité, et a fortiori une entité privée à but commercial ayant déjà eu des actes et paroles douteux (nous y reviendrons).
La centralisation permet la censure et le contrôle (par FB, pas par vous), facilite l'analyse de données (comprendre la lecture de votre vie), et éventuellement les mesures répressives d'état ou autre suivant le contexte.

Ces problèmes inexistants ? Chine, Iran, Corée du Nord, Turquie...
Ces problèmes inexistants dans des pays « démocratiques » ? La France et l'Australie sont sur la liste des pays sous surveillance [1] quant à liberté sur Internet.
Dites vous bien que le maccarthisme ce n'est pas si loin... Dites vous bien qu'avril 2002 ce n'est pas si loin; dites vous bien que les Lumières et les Droits de l'Homme, ça commence à être un peu trop loin...

Les risques informatiques d'aujourd'hui

Une chose qu'il est peut-être difficile de comprendre, c'est ce qu'on peut faire aujourd'hui avec toutes ces informations. Je vous passe toutes les techniques d'analyses de données de masse [2] qui notamment permettent aux grandes chaînes de bien placer les rayons pour mieux vous faire dépenser, pour se concentrer sur des cas plus évidents.

Tout site qui a un bouton « j'aime » ou « partager » qui pointe sur le site de FB leur transmet des informations, et permet à FB de tracer les sites que vous visitez, même si vous n'êtes pas connecté... ou même si vous n'êtes pas inscrit [3]. Ainsi il peut leur être possible de savoir que vous avez lu tel article, que vous vous intéressez à tel produit, tel livre, que vous regardez telle vidéo.

Imaginez que vous soyez militant, pour une quelconque cause - écologie, politique, syndicat, nucléaire, ou autre - et que cela ne plaise pas forcément aux autorités (d'entreprise, locales, nationales, peu importe). Sachant les ennuis que cela peut vous causer, vous faites bien attention à ce que vous faites sur internet, et notamment vous vous gardez bien de mettre vos opinions politiques, religieuses, ou autre sur votre profil FB.

Maintenant, de fil en aiguille, suivant votre activité, vous rencontrez d'autres militants, que vous ajoutez, et qui eux ne prennent pas toujours les mêmes précautions que vous.

Même à supposer qu'il ne mettent pas de photo de vous pendant une action, ou aucun commentaire du genre « tu viens à la manif demain ? », le simple fait d'être amis avec vous, et que vous en ayez plusieurs peut vous trahir.

D'autre part, les techniques de reconnaissance d'images, et en particulier de visages, ont beaucoup progressé ces dernières années. Une simple photo de vous - anonyme dans la rue - peut vous associer automatiquement [4] à votre compte FB, votre nom, votre adresse IP, vos amis, et toutes les informations que vous avez entrées. Fini les policiers qui parcourent le journal pour savoir qui était dans telle ou telle manifestation.

Sans même aller jusqu'au cas militant, votre vie et vos contacts évoluent, et il peut être ennuyeux de laisser votre historique depuis votre naissance [5] sur des machines que vous ne maîtrisez pas. Quand on pense qu'il y a 10 ans on prenait peur de laisser son numéro de téléphone sur un forum ou au tollé qu'a provoqué le fichier EDVIGE. Et qu'on ne me parle pas du sempiternel «Je n'ai rien à cacher», signe d'un effarant manque de réflexion et d'ouverture. J'espère bien que vous avez des choses à cacher; j'ai des choses à cacher.

Les risques humains

La curiosité, vilain défaut ou pas, est humaine.

Je ne sais pas comment sont gérées les bases de données au sein de l'entreprise, ni combien elle a d'employés, ni qui a accès à quoi, ni comment et pour combien de temps tout est stocké.

Ce que je sais, c'est qu'il y a des risques pour tous les gens ayant accès aux données que vous mettez sur FB, qu'ils soient 10 ou 10000, de les récupérer, les lire et les analyser. Que ce soit un patron, un employé, une entreprise à qui on a vendu ces données, n'importe quelle entité sur le chemin de ces données comme votre fournisseur d'accès à Internet et ceux qui y travaillent, quelqu'un chez qui vous avez consulté votre compte, ou un pirate informatique; ces informations sont consultables d'autant plus facilement qu'elle ne sont pas chiffrées, c'est à dire qu'elle ne sont pas protégées.Cela revient à envoyer des courriers avec une enveloppe ouverte ou à avoir des conversation « intime » au milieu d'une pièce remplie de monde.

Le simple fait de consulter votre compte FB dans une bibliothèque ou sur un hotspot risque de permettre à n'importe quel apprenti pirate d'accéder à tout votre compte. [6]

La publicité

Peut-être êtes vous habitué à voir des trucs qui clignotent partout, que ça ne vous dérange pas pour lire ou regarder des photos/vidéos. Peut-être que vous acceptez que les données que vous envoyez soient diffusées à des entreprises commerciales. Peut-être que vous êtes résolu à vivre avec cette pollution visuelle, parfois sonore, et qui utilise votre connexion internet (la bande passante), que vous pensez que c'est un mal nécessaire. Peut-être que appréciez qu'on vous dise quoi acheter, où sortir, comment vous habiller, quoi manger, bref qu'on pense à votre place...

Moi non.

Le remplacement de l'existant

Jusqu'ici nous avions des moyens simples, efficaces, décentralisés et standards pour communiquer, tel que le courrier électronique ou les abonnements aux sites (flux atom). Ces moyens ont leur défauts, mais sont (étaient ?) répandus, et installables/utilisables par n'importe qui. Aujourd'hui - il s'agit là d'une simple constatation - j'ai le sentiment que ces moyens disparaissent au profit du confort aseptisé de FB. J'ai de plus en plus de mal à joindre mes connaissances - y compris les amis - par courrier électronique classique, qui ne devient plus qu'un outil pour les messages officiels. Ceci contraint à soit créer un compte sous la pression sociale, soit à avoir des difficultés à joindre ses proches.

On assiste purement et simplement à une privatisation du web.

L'uniformisation, la perde d'identité

Au début du web (et de sa démocratisation, dans les années 90), on voyait de nombreux sites de tous les styles, faits parfois avec amour (et plus ou moins bon goût), qui avaient une touche personnelle, un côté créatif.

Aujourd'hui, par soucis de simplification (moins de choses à gérer), d'efficacité (contacts et pubs facilités) ou pour je ne sais quelle autre raison, de plus en plus d'entités, sites, associations, sources d'informations choisissent de faire une page FB. Vous savez, ces pages qui ressemblent à un profil de personne, avec les infos, commentaires, les statistiques, les produits, les pubs; vous savez ces pages qui ressemblent à ces autres pages... toutes les mêmes.
Non seulement elles sont tributaires de ce que leur permet (et change parfois sans préavis) FB, mais surtout elles sont uniformes, identiques.
Depuis mon plus jeune âge j'entends des gens parler avec effroi (et il y a de quoi) du spectre de la pensée unique... Qu'en est-il du site web unique ?

Ce qu'on sait déjà, ce à quoi on peut s'attendre

Je parlais plus haut de paroles et d'actes douteux, revenons y. Il n'est même pas question ici de mentionner les courriels qui auraient circulé par le passé et des déclarations attribuées au (présumé) fondateur de FB, ou à ce qu'on trouve dans les médias (livre, film) parus récemment, mais de ce qui a été officiellement déclaré et assumé.

Début 2010 Mark Zuckerberg déclare « Les gens sont maintenant à l’aise avec l’idée de partager plus d’informations différentes, ils sont aussi plus ouverts et à plus d’internautes […] La norme sociale a évolué depuis quelques temps » et « Les enfants se sont toujours préoccupés du respect de leur vie privée, c’est juste que, pour ces jeunes, la notion de « vie privée » est très différente de ce qu’elle est pour les adultes » [7]

FB cherche ouvertement à devenir un point d'entrée, et un point central du web, notamment avec le protocole « Open Graph ». [8]

En juillet 2011, la directrice marketing déclare la guerre à l'anonymat: «Je pense que l'anonymat sur Internet doit disparaître. Les gens se comportent beaucoup mieux lorsque leur véritable nom est visible. Je pense que les gens se cachent derrière l'anonymat et ont le sentiment de pouvoir dire ce qu'ils veulent derrière des portes closes». [9]

Plusieurs cas de censure ou fermeture sauvage de comptes sont connus. Ainsi ce danois qui s'est vu fermer son compte pour avoir posté « l'Origine du monde » de Gustave Courbet [10], ce groupe « Boycott BP » supprimé (puis rétabli devant la pression) « par accident » [11], ou la désactivation de comptes sous pseudonymes (ou supposés comme tel), comme celle d'un activiste chinois [12].

De la responsabilité de tous

Créer un compte est une chose - j'en ai moi même un [13] -, il y a des tas de raisons valables pour le faire: curiosité, amis qui nous invitent, utilisation des fonctionnalités comme le partage de photos, etc. Le problème est quand on prend la peine d'y réfléchir, qu'on en comprend les dangers, et qu'on continue à souffler sur les braises.

Chaque statut posté, chaque commentaire, chaque photo ajoutée (de vous, ou  - pire - d'une connaissance), chaque bouton « j'aime » ou « partager » cliqué alimente la chose; chaque « site » créé dessus, chaque bouton « j'aime » ou « partager » placé quelque part augmente et légitime leur emprise.
Plus personne ne peut dire désormais qu'il ne « savait pas », c'est maintenant une question de choix et de prise de responsabilité.
Je ne cherche pas ici à avoir un ton accusateur ou condescendant, ayant moi même ma part dans l'histoire, je cherche juste à montrer qu'il y a une prise de conscience à avoir, et ce sans plus attendre. Nous avons une responsabilité vis à vis de nous et de nos proches, et vis à vis des générations à venir.

Bien qu'ici il soit question du site le plus connu, la plupart des réflexions s'appliquent également à d'autres, en particulier Google. Et j'ai fait l'impasse sur de nombreux autres problèmes, comme la géolocalisation. [14]

Quelles sorties ?

Il existe des alternatives, plus ou moins avancées. Salut à Toi en est une, et je souhaite bien entendu son succès, mais il en existe d'autres comme Movim, Jappix, Retroshare, Gnu Social, etc. Et certaines dont je me méfie (Diaspora) mais qui ont le mérite d'être libres (du moins pour l'instant [15]).

Le monde dans lequel nous sommes évolue, et j'ai la nette impression que nous en perdons le contrôle. Notre génération se contente de suivre ce qu'on lui présente, alors que c'est la première fois dans l'Histoire qu'elle a de tels moyens pour le changer, le réinventer; et pour cela je lui en veux un peu. Où est passée cette rage si présente par le passé ? Où est le mouvement de la jeunesse ?

 

 


Mise à jour du 27/07/2015

On me fait remarquer en commentaire que Diaspora a changé : c'est vrai, le projet est devenu communautaire, et les fondateurs l'ont quitté pour un autre projet. Et comme je l'ai dit dès l'annonce du passage de Diaspora à un développement ouvert, je lui fais maintenant beaucoup plus confiance, et pour avoir rencontré certains développeurs, je pense que l'esprit y est. Maintenant il va surtout falloir éviter de faire des îlots séparés, et tout faire pour que les projets libres puissent communiquer les uns avec les autres.

On me demande aussi de mettre un lien vers http://jenairienacacher.fr/, c'est chose faite.


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Notes et références

[3] Une région d'Allemagne a même fait interdire l'utilisation du bouton « j'aime » pour les sites hébergés sur son territoire: http://www.01net.com/editorial/537828/un-land-allemand-veut-interdire-le-bouton-j-and-039-aime-de-facebook/
[10] http://www.rue89.com/2011/02/17/au-danemark-facebook-censure-lorigine-du-monde-190992?page=4 . Le profil a ensuite été rétabli - sans l'image -, et des pages FB consacrées au tableau ont été supprimées suite à la médiatisation (http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Origine_du_monde#cite_ref-5)
[13] compte créé au début à l'invitation d'une amie, je m'en sers désormais comme point d'observation de l'interface et de l'utilisation qu'ont du réseau mes contacts.
[14] un point de départ pour approfondir: http://fr.wikipedia.org/wiki/Critiques_de_Facebook

Commentaires

1. Le lundi 3 octobre 2011, 11:30 par Olivier

Si tu te méfies de Diaspora, tu peux aller jeter un coup d'oeil sur Friendika (http://project.friendika.com/), qui essaye de cumuler le meilleur de plusieurs mondes (FB/Twitter, Diaspora, Courriel).

C'est marrant qu'il ne soit jamais cité, alors qu'ils ont été plus rapidement fonctionnels que Diaspora - bien que basés sur des principes relativement similaires - et ce sans levée de fonds. Et qu'accessoirement, les dépendances sont beaucoup plus raisonnables que pour Diasp (juste PHP/Mysql, en gros).

2. Le mardi 4 octobre 2011, 15:36 par RenardFuyant

Hih hoh, article sympa. Tu parles de plusieurs solutions libres, mon questionnement se situe justement plutôt sur le "comment SàT justifie son existence par rapport aux autres qui sont évoquées". En fait je les connais déjà pour la plupart, mais ce qu'il serait intéressant de discuter serait les avantages/limites de chaque, de voir si l'une d'elles semble avoir trouvé la voie à suivre pour nous solutionner, ou de se demander au contraire si elles sont toutes inadéquates ...
Pour ma part, et je pense que c'est le cas d'une bonne part des personnes qui te suivent via ce blog, je sais déjà pourquoi j'évite Facebook ... Pour ceux/celles qui ne savent encore pas trop pourquoi c'est dérangeant, le "planet auto-hébergement" et le framablog en parlent également de temps en temps.

3. Le mardi 4 octobre 2011, 19:12 par Goffi

@RenardFuyant: Outre le fait que SàT a été lancé avant la plupart des solutions évoquées (hormis peut être Retroshare et Gnu Social, je ne sais pas exactement quand ils ont été lancés), il ne se place pas tout à fait de la même manière. Déjà l'archi est différente de toutes les autres, ce qui permet notamment l'utilisation de multiples interfaces (web, bureau, console, ligne de commande) avec le même client.
Ensuite, ça ne se veut pas vraiment un « réseau social » (terme que je trouve un peu pompeux), même si ça en offre les possibilités, c'est un client XMPP et à ce titre ça offre des possibilités très larges (transfert de fichier, téléconférence, messagerie sécurisées, jeux, etc.).
Après il y a des avantages/inconvénients au cas par cas, comme les technologies employées, les possibilités, etc.

À noter que je suis en contact avec les auteurs d'autres projets, en particulier Jappix et Movim, et que nous cherchons avant tout à garder la compatibilité (ce qui n'est pas forcément évident vu que le microblogage est seulement en train de se standardiser).

@Olivier: Friendika je connais de nom mais je ne me suis jamais vraiment penché dessus, faudra que je finisse par y jeter un œil :).

4. Le lundi 31 octobre 2011, 18:06 par Altor

Merci pour ce résumé. Je vais faire passer autour de moi.

5. Le lundi 27 juillet 2015, 16:58 par RyDroid

Il y a des coquilles :
* "La France et L'Australie sont sur la liste des pays sous surveillance" "L" avant Australie
* "les techniques de reconnaissance d'images, et en particulier de visages, onT beaucoup progressé ces dernièreS années"
* "début 2010 Mark Zuckerberg déclare" C'est un début phrase : le "d" devrait être en majuscule.

"Et qu'on ne me parle pas du sempiternel «Je n'ai rien à cacher», signe d'un effarant manque de réflexion et d'ouverture. J'espère bien que vous avez des choses à cacher; j'ai des choses à cacher." Tu pourrais ajouter une note avec ce lien : http://jenairienacacher.fr/
Tu pourrais aussi peut être mettre à jour la réflexion sur diaspora* qui, de ce que j'en sais, ne montre plus de dangers (failles de débutant, don droit d'auteur, etc).

6. Le lundi 27 juillet 2015, 17:20 par Goffi

RyDroid: merci c'est corrigé et mis à jour. J'ai aussi supprimé ton deuxième commentaire vu que c'était un doublon.

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1. Le mardi 4 octobre 2011, 16:05 par goffi

goffi's status on Tuesday, 04-Oct-11 14:06:23 UTC

De l'urgence d'agir: http://identi.ca/url/53980375 #xmpp #facebook #SàT...

2. Le mardi 4 octobre 2011, 17:07 par goffi

goffi's status on Tuesday, 04-Oct-11 15:08:50 UTC

De l'urgence d'agir: http://identi.ca/url/53980375 !xmpp !facebook !SàT...

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